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Un jour je t’emmènerai sur les Champs Elysées
Voir cette vie dont tu as tant rêvé
Un jour je t’emmènerai sur les Champs
Avant que tout foute le camp…

« Un jour je t’emmènerai sur les Champs Elysées« . Je lui avais fait cette promesse lorsque, plus jeune, je le voyais s’émerveiller devant les retransmissions du défilé du 14 juillet. Étaient-ce le ballet synchronisé des Rafales balafrant le ciel de leurs traînées tricolores, la marche au pas des soldats d’active ou les cuivres militaires aux sonorités si particulières qui le fascinaient ? Difficile à dire tant il était peu prolixe sur le sujet, préférant se concentrer sur les images qui se présentaient à lui, mais il s’agissait en tout cas d’un cérémonial qu’il ne voulait manquer sous aucun prétexte, à défaut de pouvoir y participer. Ce n’était pas tant la durée du trajet qui posait problème – à peine trois heures suffisaient à relier Mourmelon-le-Petit à Paris – mais plutôt les contraintes d’organisation qu’il représentait : nous avions alors comme consigne avec sa mère de nous tenir à disposition du camp en cas d’urgence et je savais pertinemment que le spectacle n’aurait pas eu la même saveur si nous n’avions pas pu être à ses côtés.

Longtemps, j’ai cru qu’il embrasserait lui aussi une carrière militaire, parcours somme toute classique dans un bassin géographique qui abritait alors plus de 8 000 effectifs. Parcours somme toute classique lorsqu’on veut suivre la trace de ses propres parents, érigés en modèles, et quand, dès leur plus jeune âge, les gamins ont délaissé le ballon de foot pour simuler la guerre sur chaque terrain vague qui s’offre à eux. Cette vie-là pourtant, cette voie toute tracée, lui n’en a pas voulu. Je crois que le déclic a été le départ de sa mère la veille de ses 14 ans, un âge où l’on est suffisamment mature pour saisir et subir toutes les aspérités de la vie et surtout comprendre que chaque décision, chaque acte, chaque mot charrie son lot de conséquences parfois irréversibles. Qu’importe, je n’ai qu’une parole : « Un jour je t’emmènerai sur les Champs Elysées / Voir cette vie dont tu as tant rêvé« .

Il m’arrive souvent de me réveiller la nuit, de tourner instinctivement la tête vers la droite et à nouveau constater son absence, ne plus la sentir à mes côtés. Quatre ans déjà, ou quatre ans de trop à subir les errements de mon esprit, qui ne cesse de boucler et ressasser mes erreurs du passé et me force à me demander ce que j’aurais pu faire de mieux, ce que j’aurais pu lui dire à tel moment, à tel endroit, espérant ainsi réécrire un passé qui ne serait pourtant jamais retrouvé. Car au fond de moi, je le savais, mon comportement avait été inacceptable. Où avait-t-elle pu trouver les ressources nécessaires pour endurer nos blagues grivoises lors de nos sorties entre camarades, comment avait-t-elle pu supporter toutes nos beuveries et le raffut causé par mes retours fracassants après chaque virée nocturne, ça je l’ignore. Mais à trop vouloir tirer sur la corde…

D’un commun accord, il est décidé que j’assurerais pour la majeure partie du temps la garde. Maigre consolation, car naturellement, le contact s’effrite, le tout alors qu’il entre dans la phase tant redoutée des adultes. Lui qui se montrait si souvent curieux, désireux d’apprendre et de ma propre interprétation – forcément subjective car quel parent ne l’a jamais été un jour envers ses fils et ses filles – ouvert d’esprit, le voilà qui s’enferme dans un mutisme délétère et dans le refus de toute injonction. Je sens que je le perds et en même temps la filiation exerce cette forme d’attraction qui le retient tant bien que mal à mes côtés : simplement, je ne suis plus le modèle qu’il s’était patiemment construit à force de m’observer, ignorant alors tout de mes incartades.

C’est bientôt à mon tour de tout ignorer de ses sorties, de ses fréquentations qu’il ne prend même plus le temps de me présenter. Tout juste ai-je le temps de comprendre qu’il s’agit de jeunes de son âge qui ont décroché du système et vivent d’expédients, au gré des missions d’intérim qu’on leur soumet de façon éparse. Il doit certainement trouver en eux une oreille qu’il a désormais perdu en moi. Il me le fait comprendre par une fin de non-recevoir lorsque j’essaie d’en savoir davantage. Mon autorité est désormais entamée, je ne l’intimide plus comme avant : je n’ai de toute façon plus la force, anéanti et vidé que je suis depuis le départ de sa mère. Je dois lutter pour qu’il ne décroche pas avant l’obtention de son baccalauréat et espère secrètement qu’ils ne lui bourreront pas le crâne d’idées tendancieuses voire révolutionnaires comme ils savent très bien le faire à cet âge-là. Pendant ce temps, je ne désespère pas de tenir mon engagement, même si depuis le réalisme a pris le dessus et je sais que mon temps est compté : « Un jour je t’emmènerai sur les Champs / Avant que tout foute le camp… »

REVOLTE

Ses yeux scrutent l’écran du hall d’accueil de la gare de Mourmelon-le-Petit : « TER 83962 – REIMS – 6h58 ». Cela lui laisse dix minutes pour en griller une dernière, avant la petite demi-heure qui l’attend pour rejoindre la sous-préfecture de la Marne. Le plus dur sera de tuer le temps pendant les presque deux heures de correspondance avant son TGV qui le conduira directement Gare de l’Est. Alors il s’est imprimé les consignes de son groupe, le parcours envisagé et surtout le guide du « Parfait manifestant », bible élaborée au cours de ces derniers mois. Il a même pensé à une carte du métro parisien au cas où il viendrait à se perdre. Son sac est exempt de tout objet susceptible d’attirer l’attention, on lui a appris à les dissimuler pour passer sereinement les barrages filtrants. Sous son sweat à capuche il garde pour lui son gilet, il attendra le point de ralliement pour arborer le signe distinctif avec ses nouveaux camarades de lutte. 

En cette fin 2018, les week-ends se suivent et se ressemblent. A force, il ne sait plus trop ce qu’il est venu chercher ici, sur les Champs : est-ce là un exutoire à toute sa frustration ? Un bras d’honneur fait à son père qui n’a pas su tenir parole ? Le sentiment d’écrire une partie de l’Histoire ? Une forme de solidarité envers ses nouveaux camarades qui triment à l’usine et ont l’impression d’être des laissés pour compte d’un projet qui ne daigne pas les considérer ? Peut-être tout ça à la fois en fin de compte. Il a conscience tout au moins de ce qu’il fuit, à savoir un modèle de vie, un plan de carrière dont il ne pourrait dévier.

Il y a à peine dix ans, cela ne fait aucun doute, il était fasciné devant ces hommes en tenue, par la marche au pas des soldats d’active et son père l’observant le voyait déjà rejoindre les rangs. Un jour lui aussi défilerait sur la plus belle avenue du monde. 

RITUEL

Ils ont désormais pris l’habitude de se retrouver tous les dimanches pour se remémorer leurs exploits de la veille, se rappeler aux bons souvenirs de leurs faits d’armes qui marquera pour eux la fin de l’innocence. Cette fois-ci, il n’était pas revenu les mains vides. Après leur avoir confirmé son origine, oui on l’avait bien descellé des Champs Elysées, il s’empara du pavé et d’un geste presque insouciant, le jeta dans la mare.

 

crédit photo couverture: Adonis Bleu

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Hachim

Les sciences ou les lettres, à un moment il a fallu choisir, et à ce petit jeu, Hachim n’a toujours pas tranché. S’il ne renie pas le monde de l’entreprise, ses codes et rituels, sa dureté parfois, ce rescapé du désormais feu Bac L voue plutôt une admiration sans limites aux beaux écrits et ouvrages qui font la richesse de notre pensée. « Raison et sensibilité ne s’excluent point » disait avec justesse Fatou Diome ("Le Ventre de l’Atlantique").

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