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Olivier Esteban – Cuisiner comme on dit je t’aime

Il en va des évidences comme des petits plats familiaux dominicaux : on a beau en connaître le classicisme absolu, l’on y revient quand même et souvent par confort et réconfort.

Aussi, si je vous dis que cuisiner n’est pas qu’un simple acte nourricier, c’est un peu comme quand vous allez déjeuner chez votre tante Suzanne et qu’elle vous sert la blanquette qu’elle tient de sa mère, qui la tenait elle-même de sa mère : une délicieuse évidence. 

Oui, on peut très bien se sustenter pour subsister et s’en contenter. Le plaisir est alors ailleurs, le plaisir est d’ailleurs partout pour celui qui sait le voir vraiment. Mais nous autres gastronomes, pâtissiers en herbe, Bocusien du dimanche et autres Topchefistes dilettantes, permettons-nous de penser que l’acte de cuisiner est dimensionné par une considération bien supérieure. Cuisiner n’est pas une question de vie ou de mort. Cuisiner, c’est bien plus sérieux que cela. Cuisiner, c’est dire je t’aime à l’autre et au monde. C’est convoquer l’ailleurs dans une assiette et l’offrir à l’hôte qui s’attable ici. La différence entre « se faire à manger » et cuisiner se situe alors quelque part entre l’esprit et le cœur, dans un élan différent, sur une orbite distincte. Car tout porte à croire que l’on cuisine comme on aime : avec plus ou moins de dextérité, d’expérience, de sincérité. Avec plus ou moins les bons ingrédients aussi.

Si l’on plonge dans les racines étymologiques du mot « cuisiner » qu’apprend-t-on de sa définition latine ? Que cuisiner signifie « l’élaboration des mets ». Et si, et si… cuisiner c’était tout simplement « l’élaboration d’aimer » ? Comme disait presque Antoine de Saint-Exupéry : « On ne voit bien qu’avec le cœur fondant au chocolat, l’essentiel est invisible pour les yeux ».

L’amour est partout où tu cuisines

Considérons cette élaboration d’aimer les mets et que voyons-nous ? Que l’amour est partout dans la cuisine.

Dans le plaisir indéfinissable d’arpenter les étals d’un marché à l’aube, entre initiés tombés du lit.

Dans ce tendre rapport que l’on tisse avec un producteur que l’on fréquente aussi bien pour ses produits que pour le plaisir de l’entendre en parler avec passion.

Dans cette variété de légume inconnue, comme une rencontre qui bouleverse une vie.

Dans l’ardente patience du retour d’une saison, de toutes les saisons.

Entre les lignes de cette recette gribouillée sur un bout de nappe comme un poème sans signature, comme une lettre d’amour à un cuisinier inconnu.

Dans la texture d’une pâte sablée s’effritant entre nos doigts comme dégringolant d’un sablier pour qui le temps importe peu.

Dans ce beurre noisette déclamant de stridentes vocalises au fond d’une vieille cocotte en fonte.

Dans la lame qui fend l’aubergine en un bruit rauque et dans la valse d’une cuillère de bois renversant délicatement des blancs en neige.

Dans les senteurs mystérieusement évocatrices qui emplissent une pièce au moment de passer le seuil d’un foyer ami et dont on ignore encore pour un instant à quelle sauce il a été « fait à manger ».

Dans ces sourires débordant de part et d’autre de nos fourchettes et les gourmandes onomatopées qui brisent le silence des premières bouchées.

Enfin, dans le souvenir ému d’un dîner aux chandelles et/ou d’un déjeuner sur l’herbe, dont les images et le goût nous reviennent comme un moment important de nos vies, comme un instant épique dans nos palais et nos cœurs.

Cet élan vers l’autre et vers le monde est un patrimoine ô combien précieux qu’il nous faut entretenir comme on attise une flamme d’heure en heure, de génération en génération.

Il existe autant de recettes que de je t’aime. Et, si vous voulez mon avis, on ne dit jamais suffisamment je t’aime.

 

Le groupe musée – Prise de chou

Aimer et entre ami.es, se dire « bon appétit »

Humer les effluves d’un fumet frémissant

Et d’un vin ardent, déguster le talent 

Et ensemble célébrer l’amitié et la vie

 

S’engager, et tant de combats à mener :

Manger selon la saison et avec raison

Acheter au marché proche de nos maisons

La terre est à bout, il est temps de sanctionner.

 

S’indigner pour tant de causes à entreprendre,

Et la femme au foyer et la précarité

L’eau, l’air, la terre, le feu : la vie à défendre !

 

Rêver, imaginer, cuisiner, méditer,

S’évader, être dans la lune, s’étendre

Épicer, composer, créer, aimer, rêver !

Photo by Mae Mu on Unsplash
Jasmine – Cuisiner, un plaisir !

C’est une façon de s’évader, de lâcher prise… on oublie toutes préoccupations, on enfile son tablier et, c’est parti !

Parfois, on s’égare dans tous les cahiers et livres de recettes avant d’avoir un déclic pour une nouvelle création. Ou bien, on ouvre son placard, son réfrigérateur, on observe son contenu…et là, les idées se bousculent.
On attrape nos petits légumes, on leur fait une petite coupe et on les plonge dans un petit bain. Quel bonheur de les voir fondre, changer de couleur, crépiter sous les petites bulles du ruisseau d’huile d’olive.
Tel un peintre, on sort notre palette d’épices, on rajoute une touche de jaune curry, d’orange curcuma, un nuage de sel aux herbes, une pluie de coriandre ou basilic et, la magie opère… Un délicieux parfum envahit la cuisine et nous transporte dans un autre monde. Nos papilles s’éveillent et ne demandent qu’à goûter ce délicat mélange.
Pour finir le tableau, il ne reste plus qu’à dresser un décor avec une table colorée, et se régaler avec nos proches.
En effet, la cuisine n’est pas un plaisir égoïste mais un partage ! 

Rien de plus excitant que de préparer un menu pour des êtres chers, un menu qui correspond à leur personne, à leurs goûts, une attention particulière. La cuisine, c’est aussi une histoire de transmission. Qui n’a pas partagé avec sa mère ou grand-mère (ou avec la gente masculine mais plus effacée dans ce domaine…) un atelier ?
Je me souviens des dimanches après-midi de février, mardi gras ! Evidemment, atelier bugnes ! Je la regardais mélanger tous les ingrédients dont la merveilleuse fleur d’oranger (quel parfum enivrant). Quand la pâte était bien reposée, elle saisissait ce lourd rouleau pâtissier en bois, et s’attelait à étaler finement la pâte. J’admirais sa dextérité et sa rapidité. Enfin, c’était mon tour de la découper en petits rectangles dentelés avec cette petite roulette en bois, de tracer une entaille au milieu et de créer mes petits nœuds. Puis, on les plongeait dans l’huile frémissante et la bugne naissait sous nos yeux émerveillés, se tordant, se gonflant tout doucement en se colorant d’un blond doré. Vite, on la soulevait pour la poser délicatement dans un plat et l’arrosait de sucre glace. Qu’il était difficile d’attendre qu’elle refroidisse pour la déguster… quel plaisir de croquer ce beignet sucré !

Voilà, c’est cela la cuisine, un souvenir inoubliable rempli d’amour. Maintenant, c’est un rituel que je partage avec mes enfants. Quel merveilleux cadeau !

La cuisine, c’est la vie, l’amitié, l’amour, le partage… un lien social inestimable !
En ce contexte particulier, nous nous rendons bien compte à quel point il est précieux voire essentiel !

Aurélie – Cuisiner pour vivre l’instant et revenir à l’essentiel

Pour moi, cuisiner est une expérience sensorielle complète et méditative. Cela mobilise le toucher, la vue, l’odorat, l’ouïe. J’aime aussi cuisiner pour prendre soin des autres et répondre au besoin de nourriture et de plaisir. Ce besoin renouvelé jour après jour permet aussi l’évolution constante de cette pratique, la recherche de diversité et d’amélioration. Dans cette dimension matérielle, ce n’est pas un art matérialiste ou du paraître, puisque son produit est voué à disparaître très vite, ce qui participe à sa beauté. Il n’a pas pour autre objet que d’exister dans et pour l’instant, pour soi-même ou pour le partage, car plusieurs de nos sens ont d’un certain côté cet avantage de ne pas pouvoir se distribuer au monde entier : un goût, une odeur, une texture ne s’enregistrent, se photographient ni ne se diffusent et leur description ne peut remplacer l’expérience. Ainsi, nous pouvons toujours en parler, mais la meilleure manière de l’exprimer et de le transmettre est encore, pour la cuisine et la dégustation, d’en proposer l’expérience à chacun. Et pour peu que nous acceptions de recevoir nos perceptions, nos sens nous ancrent dans le moment présent.

Le choix des produits et des plats (sucré, salé, végétarien ou non, vegan, bio etc) donnent des informations sur le cuisinier et sur le consommateur. Par exemple pour ma part, un attrait particulier pour cuisiner le sucré peut témoigner d’un besoin plus ou moins conscient de faire plaisir et réconforter ; le choix des produits de qualité et bio, de porter une attention particulière à la santé de soi et des autres ; privilégier les ingrédients végétaux et locaux peut correspondre à une certaine conscience écologique… Comme pour tous nos choix et nos actions dans la vie, ils sont un reflet de nos pensées, nos valeurs, nos incohérences, de notre recherche d’équilibre, de sens, de justesse…  ou non.

La cuisine dans un cadre professionnel est pour moi un moyen de proposer des produits de manière non dirigée, dans l’échange juste, car c’est le client qui choisit ultimement de le recevoir ou non, et non à moi/nous de l’imposer. C’est une opportunité de remise en question, d’évolution constante, de partage entre collègues… et un équilibre, lorsque la proposition rencontre le besoin ou l’envie de l’instant.

crédit photo couverture : Calum Lewis on Unsplash
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Plusieurs auteurs

Cet article collaboratif est le résultat d'un appel à participation sur le thème de la cuisine et sur ce qu’elle peut apporter et regroupe les témoignages, points de vue personnels de plusieurs auteur.rice.s.

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